Il y a des conversations qui, relues des années plus tard, ressemblent à un plan de vol tracé à l'avance. Celle-ci en fait partie. Bien avant de monter sur scène devant des dirigeants, Domitille Kiger y formule une idée simple et exigeante : l'audace n'est pas de l'inconscience. Les meilleures trajectoires, comme les meilleures équipes, se construisent sur des choix lucides, jamais sur des paris aveugles.
Choices #6 · Domi Kiger
Un premier micro, avant la conférencière
Nous sommes fin 2017 quand l'entretien est enregistré, et il paraît un an plus tard. À ce moment, Domitille n'est pas encore conférencière. Elle est championne du monde de vol relatif vertical, elle voyage d'un pays à l'autre presque chaque semaine, elle organise des records du monde et prépare l'ouverture de zerOGravity. Le podcast Choices réunit des personnes qui ont construit une vie hors des sentiers balisés. Domitille y raconte la sienne, sans filtre. C'est précisément ce qui rend cet épisode utile aujourd'hui : on y entend la matière brute de tout ce qu'elle transmettra ensuite en entreprise.
Saisir les opportunités : une boule qui grossit
Elle décrit sa carrière comme une boule qui roule et grossit à mesure qu'elle avance. Plus on dit oui, plus on s'expose, plus les portes s'ouvrent. Mais elle corrige aussitôt l'image d'Épinal : ces portes ne s'ouvrent pas par chance. Elles s'ouvrent parce qu'on s'est présenté, qu'on a travaillé une nuit entière sur un dossier, qu'on a montré une compétence au bon endroit. La face visible du succès est photogénique. Le travail qui la précède ne l'est pas.
C'est la première racine du Plan de Vol, l'un des trois piliers de son Protocole RECORD : saisir une opportunité suppose de l'avoir préparée. La lucidité et la préparation ne freinent pas l'élan, elles le rendent possible.
Le rêve qui propulse, le rêve qui piège
C'est le moment le plus fort de l'entretien, et sans doute le plus contre-intuitif. Domitille prend ses distances avec l'injonction devenue cliché du « suis ton rêve ». Quand des jeunes lui demandent s'ils doivent tout quitter pour vivre du parachutisme, sa première réaction est de leur dire non. Non parce que le rêve serait illégitime, mais parce qu'un projet non préparé, sans filet ni lucidité, peut mener droit dans le mur.
Sept ans avant que la formule « distinguer les risques qui détruisent de ceux qui propulsent » ne devienne le cœur de sa conférence, elle en pose déjà le diagnostic. Il existe deux familles de risques. Ceux qu'on prend en conscience, prêts à en assumer le coût, et qui font grandir. Et ceux qu'on prend à l'aveugle, qui peuvent tout emporter. Distinguer les deux n'est pas une posture, c'est une compétence. C'est ce qu'elle appelle aujourd'hui, en entreprise, la lecture Fatal / Vital.
La tribu : pourquoi on performe mieux ensemble
Interrogée sur ce qu'est une vie réussie, elle répond sans hésiter par les autres. Ce qui compte, dit-elle, c'est de qui on s'entoure. Elle évoque sa communauté de parachutistes comme une tribu, un collectif où l'on partage une intensité et un sens de l'appartenance rares. Elle cite le livre Tribe de Sebastian Junger pour nommer ce qui manque souvent ailleurs : le sentiment de faire vraiment partie d'un ensemble, et d'y porter une part de responsabilité.
On tient là son entrée dans le langage des équipes : performer ensemble. Ce que vit une formation de deux cents parachutistes, où chacun porte la co-responsabilité du succès, se transpose directement à une équipe qui doit avancer soudée. La confiance n'est pas un supplément, c'est le pilier qu'elle nomme le Parachute : ce qui permet à chacun d'oser parce qu'il sait qu'il est tenu.
L'intention plutôt que la réaction
Un dernier fil traverse la conversation : l'intentionnalité. Domitille distingue ceux qui subissent leur temps, en réaction permanente, de ceux qui décident où ils vont. Elle raconte un carnet de voyage tenu depuis quinze ans, où elle consigne pour chaque lieu ce qu'elle voit, entend, sent, goûte, touche, et ce qu'elle pense. Une façon de rester présente et de savoir, à tout moment, dans quelle direction elle avance.
Elle nuance pourtant : avoir un cap ne veut pas dire s'y enfermer. Il faut une direction générale, et en même temps rester capable de réagir vite à ce qui se présente. C'est exactement l'équilibre du pilier Horizon : donner du sens à l'effort sans figer la route.
- Une équipe ose davantage quand elle est préparée. La préparation ne bride pas la prise d'initiative, elle la sécurise.
- Tous les risques ne se valent pas. Apprendre à trier ceux qui font grandir de ceux qui coûtent cher évite les paris destructeurs.
- La cohésion est un moteur de performance, pas un supplément de confort. Un collectif qui se sait tenu prend de meilleures décisions.
- Le sens tient dans la durée ce que l'énergie ne tient qu'un temps. Un cap clair aligne les efforts sans rigidifier la route.