Le titre de l'épisode dit déjà l'essentiel. La tête en l'air, oui, pour la rêveuse qui a fait du ciel son métier. Les pieds sur terre, aussi, pour la stratège qui prépare chaque détail avant de sauter. Cette double nature n'est pas une contradiction, c'est le cœur de sa conférence « De l'Audace » : oser vraiment suppose d'avoir travaillé au sol ce qui rendra l'envol possible.
Mordu #30 · Domitille Kiger
Mordu, la dernière « Fat Interview » de la saison
Mordu est un podcast dédié aux passionnés de glisse et d'outdoor. Pour clore sa saison 3, Mathieu Gosselin pose ses micros à Poitiers, dans la soufflerie zerOGravity que Domitille a ouverte avec ses associés, à l'entrée du Futuroscope. L'échange est long et sincère. On y suit son parcours, de l'adolescente parisienne qui rêvait de traîner avec les adultes à la championne du monde de vol relatif vertical, puis à l'entrepreneure d'un projet à huit millions d'euros.
Le rêve d'abord, la préparation ensuite
À douze ans, elle demande à faire un saut. On lui tapote gentiment la tête : reviens dans trois ans. Trois ans, pour elle, c'est un quart de sa vie. Elle attend quand même. À quinze ans, elle fait son tandem. Puis, pour financer sa formation, elle enchaîne un été à faire des pizzas, avant de passer plusieurs saisons à la buvette d'une dropzone de sept heures du matin à onze heures du soir, puis au pliage des parachutes des autres.
La passion est communicative, la vidéo est photogénique. Le travail qui la rend possible ne l'est pas. C'est la première racine du Plan de Vol, l'un des trois piliers de son Protocole RECORD : ce qu'on admire en l'air a été préparé au sol, patiemment, sans public.
Ne pas attendre de ne plus avoir peur
Interrogée sur ceux qui rêvent de sauter mais n'osent pas, elle donne un conseil qui résume sa vision de l'audace : n'attendez pas l'absence de peur, elle ne viendra pas. Les mains moites, le cœur qui s'emballe, les pensées qui demandent « mais pourquoi on fait ça déjà », tout cela est normal. Le seul moment vraiment difficile, dit-elle, c'est de franchir le pas de la porte. Une fois dehors, le stress laisse place au vol.
L'audace n'est donc pas l'absence de peur, c'est la décision de traverser malgré elle, quand on s'y est préparé. Exactement ce qu'elle transmet aujourd'hui aux équipes qui hésitent à décider.
L'accident, ou distinguer le risque qui coûte de celui qui grandit
C'est le moment le plus fort de l'entretien. En 2010, lors d'un saut en formation, Domitille fait un demi-tour pour ne pas rater son avion suivant et percute en pleine chute un parachutiste qu'elle n'avait pas vu, à deux cents kilomètres par heure. Elle en parle sans se chercher d'excuse : l'erreur de jugement était la sienne. L'autre est sauvé par son déclencheur de sécurité, ce boîtier qui ouvre le parachute de secours si la vitesse reste celle d'une chute. Elle, deux vertèbres cassées, deux semaines avant ses premiers championnats du monde.
Deux choses dans ce récit résument tout ce qu'elle enseigne. D'abord la lucidité dans l'instant : en mode survie, elle déroule une check-list froide, se remettre à plat ventre, ouvrir, prendre les commandes, viser la zone. Ensuite la lecture qu'elle en fait après coup. Ce risque a coûté cher, elle l'analyse sans détour, et quatre mois plus tard elle établit le record du monde féminin en vol tête en bas. Un risque assumé, compris, transformé en levier. C'est précisément la distinction Fatal / Vital qu'elle pose au cœur de sa conférence : tous les risques ne se valent pas, et savoir les trier est une compétence, pas une posture.
Voler ensemble : la trajectoire de chacun engage l'équipe
Elle décrit le saut en formation comme une patrouille où, à la place des avions, il y a des humains. Un leader tient la trajectoire, la vitesse, l'angle. Les autres adaptent leur vol pour rester avec lui. Et surtout, à la séparation, chacun doit ouvrir dans une direction convenue, en éventail, pour ne pas se croiser. La sécurité de tous tient à la discipline de chacun.
On y reconnaît sa grammaire du collectif : performer ensemble. Ce qu'elle vit à deux cents parachutistes, où chacun porte une part de responsabilité dans le résultat, se transpose à une équipe qui doit avancer soudée. Et quand elle se pose, blessée, ses coéquipiers courent vers elle. La confiance qui lie le groupe, c'est le pilier qu'elle nomme le Parachute : ce qui permet d'oser parce qu'on sait qu'on est tenu.
Regarder en face ce qui dérange
Dernier trait révélateur : sa façon d'aborder l'impact carbone de son sport, sujet inconfortable qu'elle ne contourne pas. Elle expose les pistes (compensation, aviation électrique), refuse le confort de la comparaison qui déculpabilise sans rien résoudre, et défend surtout le fait d'avoir le débat. Cette honnêteté face à ce qui gêne est la même lucidité qui, en équipe, distingue les vrais enjeux des faux.
- Ce qui impressionne en public s'est préparé en coulisses. Valoriser le travail invisible évite de confondre l'exploit avec la chance.
- Oser, ce n'est pas ne plus avoir peur. Une équipe préparée décide malgré l'incertitude, au lieu de l'attendre.
- Un risque assumé et compris peut devenir un levier. Encore faut-il le regarder en face plutôt que de le nier.
- La sécurité collective tient à la discipline de chacun. Dans une équipe, la trajectoire d'un membre engage tout le groupe.